Conférence CRR Montpellier (4) Musique à danser et forme indéterminée (Oach, 1991)


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De jucat (7' 43), musique pour danser enregistrée pendant un bal des jeunes au Pays de l'Oach (Transylvanie du nord, 1991), jouée au violon "ochénisé" (ceteră) avec accompagnement de guitare "ochénisée" (zongoră) par le jeune ceteraș Florin Mihăila (voir photo ci-dessous) .

Blog de jacquesbouet : BLOG ETHNOMUSICAL (Musiques du Monde), Conférence CRR Montpellier (4) Musique à danser et forme indéterminée (Oach, 1990)

Le jeune ceteraș Florin Mihăila, jouant un de jucat sous le kiosque de Tîrșolț en 1991

Lisez pour préparer l'écoute 

C'est à l'écoute de musiques de ce type que Bartók a constaté dans les années 1910-1914 l'utilisation par les musiciens de bal de Transylvanie de constructions formelles indéterminées qu'il a également appelées musiques à "structure motivique".

Dans son esprit la forme indéterminée s'opposait à la forme lied impliquant un regroupement des vers chantés dans le cadre de strophes ou de couplets  qui confèrent à la mélodie une forme cyclique.

Bartók a donc constaté avec grand étonnement que dans diverses pratiques voco-instrumentales propres à certaines micro-cultures de Transylvanie  un grand nombre de musiciens jouaient des musiques de danse qui ne se prêtaient à aucune segmentation cyclique ou strophique.

Il a tout d'abord été tenté d'interpréter ce phénomène comme de la réalisation musicale incohérente ou négligente : incapables de réaliser de la forme cyclique de manière intentionnelle, les musiciens se contenteraient –  selon cette hypothèse – d'une concaténation désordonnée de segments métrico-mélodiques de la dimension d'un vers (octosyllabique le plus souvent).

Mais diverses raisons ont rendu cette interprétation a priori totalement inacceptable et Bartók l'a délibérément abandonnée.

a) D'abord, cette manière de construire la forme n'est pas le fait de quelques cas isolés : elle était  couramment répandue.

b) Ensuite,  tous les  musiciens pratiquant la forme indéterminée sont parfaitement capables de passer à la forme strophique lorsque cela est nécessaire. Cette coexistence de la réalisation strophique avec la forme indéterminée obligeait à conclure qu'il s'agissait de deux options parfaitement intentionnelles et non d'une manière négligée de jouer.

Si, dans certaines circonstances, l'indétermination formelle prédomine, c'est donc qu'elle résulte d'un choix motivé. Quelle en est la motivation ? Elle est à chercher probablement dans les exigences fonctionnelles imposées par les usages locaux.

En Oach, l'ostinato joué au violon est destiné à faire danser et chanter (tout en dansant) les participants d'un bal (sous le kiosque de danse) ou d'une séance de chant autour d'une table. Les chanteurs ont besoin d'une complicité interactive avec le violoniste, mais, en même temps, ils sont accoutumés à une grande liberté dans leurs interventions. Une forme strictement cyclique enfermerait les séances chantantes et dansantes dans un temps musical trop guindé qui en compromettrait le bon déroulement.  Si le violoniste se cantonnait à une forme strictement cyclique (comme cela se produit ça et là), la musique ochène perdrait ce qui lui confère sa spécificité la plus évidente : un temps musical souple non soumis aux contraintes de la forme fixe .

L'indétermination de la forme telle qu'on la rencontre en Oach a cependant quelques limites ou quelques spécificités  qui semblent avoir échappé à Bartók.

Si l'on procède à une analyse segmentale soignée des improvisations instrumentales ochènes (modelées par  la pratique vocale), on constate que la concaténation des segments métrico-mélodiques ne se fait pas de façon totalement aléatoire. Les musiciens procèdent à certains regroupements, mais ceux-ci  ne constituent que très rarement  – il est vrai – des strophes régulières analogues à celles de la forme lied. Ce qui prédomine, ce sont les regroupements irréguliers.

Brăiloiu s'attachant après Bartók  à décrire des constructions formelles analogues a utilisé le terme de forme pseudo-strophique sans doute moins séduisant  mais probablement plus exact et rigoureux.


• Comme on peut le  constater ici à l'écoute attentive,  pour improviser ou varier son ostinato, le musicien se référe à un modèle mental qu'on peut schématiser comme suit :  

  • Contrainte fonctionnelle : l'ostinato doit pouvoir  sans cesser de pulser la danse  s'adapter instantanément aux éventuelles interventions chantées traditionnellement placées sur trois registres (haut, médium, bas) que le violoniste réalise par le moyen de formules cadentielles stéréotypées descriptibles en termes de tonalité (La majeur, Ré majeur, Do majeur, ces tonalités devant être considérées comme "tablaturales" – excusez le néologisme – car l'accordage du violon les transpose le plus souvent alla quinta alta).
  • Le musicien dispose :

1. d'un stock de mélodies (tirées du répertoire local) qu'il peut énoncer et varier sur chacun des trois "registres" (ayant chacun une formule cadentielle propre avec doublure à l'octave du degré fondamental)
2. de formules signalétiques standards en cordes à vide qui signalent le passage  d'une configuration mélodique à un autre.
3. D'une ritournelle conclusive


  •  L'improvisation est une combinatoire en temps réel et rapide de tous ces éléments. Les musiciens en usent avec plus ou moins de talent.
  • Mais le très jeunes Florin Mihăila que nous avons enregistré à Tirsolt  lors d'un bal dominical en 1991 était exceptionnellement talentueux.

 


Pour plus de détails sur la problématique de la forme indéterminée, voir l'article :

Jacques BOUËT

"Déterminé ma non troppo : une forme signifiante en pleine efflorescence au Pays de l’Oach (Roumanie) revisité dans le sillage de Béla Bartók" ,  dans Cahiers de Musiques Traditionnelles, Ateliers d’ethnomusicologie, Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP),  éditions Georg, Genève, 2004, p. 161-182.

mercredi 08 février 2012 09:21 , dans ECOUTEZ


Entraînement à la danse des enfants roms (Transylvanie, 1990)

jeudi 01 décembre 2011 09:49


RECHERCHES ETHNOMUSICALES EN ROUMANIE

Blog de jacquesbouet : BLOG ETHNOMUSICAL (Musiques du Monde), RECHERCHES ETHNOMUSICALES EN ROUMANIE

Kiosque de danse où les jeunes organisent régulièrement des bals au Pays de l'Oach. Pour que la musique remplisse la double fonction qu'on attend d'elle, il faut des violonistes (ceterași) confirmés maîtrisant un savoir à la fois musical et de meneur de jeu. En même temps que la musique de danse (de jucat) pulse la danse en couples elle sert d'ostinato d'intonation aux țipurituri (cris chantés à tue-tête) que les jeunes hommes lancent en dansant. Les  jeunes filles ne chantent jamais durant les bals sous les kiosques qui constituent un lieu de fête dont  seuls les jeunes hommes sont les maîtres. Elles se contentent d'être invitées à danser et peuvent d'ailleurs craindre de ne pas l'être.

lundi 21 novembre 2011 16:52


Scènes de noce en Oach (Turt, 1993)

Blog de jacquesbouet : BLOG ETHNOMUSICAL (Musiques du Monde), Scènes de noce en Oach (Turt, 1993)

Les druște (demoiselles d'honneur) chantent à tue-tête dans le cortège nuptial

lundi 21 novembre 2011 16:35 , dans PHOTOS


Scènes de noces en Oach (Bicsad, 1993), jeune femme chantant

samedi 19 novembre 2011 18:59 , dans PHOTOS


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